Océanides - L’histoire universelle vue des océans

Publié le 29 Mai 2017 à 08:51

© M. MAZELLA/MN - Les frégates Hermionne et Aquitaine.

Christian Buchet, président du conseil scientifique du projet « Océanides », répond aux questions de Cols Bleus sur ce projet international d’histoire maritime dont les conclusions donnent une vision nouvelle des océans, réévaluent leur importance dans l’histoire de nos civilisations et éclairent notre avenir…

© C. BUCHET - Christian Buchet

COLS BLEUS : Comment est né le projet Océanides ?

Christian Buchet : D’une intuition. La phrase de Walter Raleigh « celui qui domine la mer, domine le commerce ; celui qui domine le commerce, domine le monde lui-même » me paraissait proposer un schéma opérant en tous temps et en tous lieux… Restait à le démontrer. C’est aujourd’hui chose faite mais cette œuvre collective, digne de l’Encyclopédie du XVIIIe, va bien au-delà en modifiant notre regard sur l’histoire ou encore la géopolitique.

 

C. B. : Arrêtons-nous sur l’histoire, quels enseignements retenez-vous ? 

C. B. : Principalement une nouvelle vision de l’histoire universelle que l’on peut découper en trois temps. Tout d’abord le temps des « Méditerranées ». Des civilisations sont nées autour de la Mare nostrum et d’autres autour de la mer de Chine. On a deux cœurs en quelque sorte, deux Méditerranées qui vivent en même temps, simultanément, et correspondent grosso modo à l’Antiquité et au Moyen Âge. Ensuite, de la Renaissance au XXe siècle, nous sommes dans le temps de l’Atlantique. Avec le Big Bang géographique des grandes découvertes, tout le négoce mondial passe par la voie atlantique : l’armateur européen en capte l’essentiel, mettant fin à un système millénaire fondé sur un réseau de mille à mille deux cents intermédiaires. Enfin, nouvelle rupture il y a une quinzaine d’années avec l’avènement du temps de l’océan mondial, ou « océanotemporain ».

 

C. B. : Y a-t-il aussi des remises en causes ? 

C. B. : Très clairement ! Par exemple, l’image que l’on a de la préhistoire, c’est une Terre qui se peuple grâce au phénomène de glaciation. En gros, on imagine que l’on est passé d’Eurasie en Amérique à pied sec, parce qu’il y avait de la glace. Or on s’est aperçu récemment, grâce à l’ADN, que les migrations ne correspondent pas du tout aux périodes pendant lesquelles on pouvait passer à pied sec et qu’elles se sont, par définition, opérées par voie maritime : l’Amérique a été peuplée par la mer !

 

C. B. : Vous évoquiez aussi une nouvelle vision de la géopolitique… La mer reviendrait au centre du jeu ? 

C. B. : Elle l’a toujours été ! Prenez l’exemple de la Première Guerre mondiale : l’Allemagne l’a perdue faute de maîtriser les flux logistiques mondiaux. Elle subissait les effets du blocus alors que la France et la Grande-Bretagne étaient ravitaillées en vivres et en matières premières par voie maritime. En clair, indépendamment du fait que les Américains soient arrivés par voie maritime, c’est la maîtrise des flux qui a permis aux Alliés une mobilisation supérieure à l’Allemagne et, in fine, de l’emporter. Idem pour la Guerre froide : le développement maritime considérable des États-Unis, associé au fait que l’OTAN a toujours tenu les détroits, les caps, lui a permis d’emporter la décision beaucoup plus que la guerre des étoiles. Si on possède une puissante marine de guerre, comme l’Union soviétique, mais que l’on n’est pas animé par des flux commerciaux, on finit par s’effondrer. Si à l’inverse on possède une formidable capacité commerciale, une puissante flotte de commerce, mais une marine de guerre insuffisante – je pense ici à la marine de Louis XV –, on finit aussi par s’effondrer, faute de pouvoir protéger, préserver ses flux commerciaux. Donc il y a un ratio à avoir entre marine de commerce et marine de guerre et je ne suis pas certain aujourd’hui que les marines européennes soient en adéquation avec les flux commerciaux qui animent le monde.

 

C. B. : Il est vrai qu’une géopolitique des océans peine à s’imposer… 

C. B. : Oui, sans doute en raison d’une prédominance d’une vision terrienne. MacKinder, un des pères de la géopolitique, considérait ainsi que celui qui tient l’Eurasie, le Heartland, tient le monde. Sauf que cela ne se vérifie pas : celui qui tient le monde est celui qui tient la mer, ou du moins les détroits, c’est-à-dire les flux. En fait, ce n’est pas celui qui maîtrise le Heartland qui maîtrise le monde, c’est celui qui maîtrise le Heartsea. Et ce Heartsea pourrait bien être l’océan Indien, épicentre du monde. D’où les enjeux considérables aujourd’hui entre l’Inde, la Chine, etc.

Aujourd’hui plus encore qu’hier, c’est la mer qu’il faut tenir. Voyez la volonté de la Russie de repartir sur les flots, de la Chine de se doter d’une flotte océanique. Ils ne se battent plus pour le Heartland : la Chine ne lutte pas pour la Sibérie, mais pour les Paracels, les Senkaku et en arrive même à créer des îles artificielles. Dans ce temps de l’océan mondial, on ne va plus se battre pour des terres mais pour des îles. Non pour ce qu’elles sont, mais parce qu’elles donnent accès au domaine maritime dans lequel il y a tout.

 

C. B. : La France, compte tenu de son histoire, est bien positionnée dans cette nouvelle ère ? 

C. B. : Oui, si l’on tient compte de notre espace maritime, de nos compétences, de nos multiples atouts. Non, si l’on ne change pas de vision sur nous-mêmes. En France, nous avons un rapport à la mer tout de même étonnant. Quand j’interroge mes étudiants en début d’année en leur demandant de me citer une bataille navale, c’est toujours Trafalgar et Aboukir, toujours une défaite. Cette sinistrose est assez étonnante. Nous avons une très belle histoire maritime, mais c’est comme si nous n’en avions pas conscience : j’espère qu’Océanides contribuera à changer cet état d’esprit et aidera la France à se tourner vers son avenir, vers la mer. C’est même urgent ! On ne mesure pas aujourd’hui le manque de compétitivité structurelle dont souffre notre pays. L’essentiel de nos échanges transite par Anvers, Hambourg et Rotterdam, ce qui occasionne un surcoût à l’import et à l’export. La raison ? Le manque de fluidité entre nos ports et l’intérieur des terres. Un conteneur en provenance du Havre gagne Paris à une vitesse de 6 km/heure. Il y avait plus de voies navigables sous Louis XIV qu’aujourd’hui ! On peut bien entendu chipoter sur le tirant d’eau mais c’est tout de même symptomatique. Le canal Seine-Nord que l’on met en chantier de nos jours a été imaginé par Vauban… Grâce à Océanides, j’espère que l’on puisera dans l’histoire l’ambition de se tourner vers la mer. 

 

Propos recueillis par l’EV2 Hélène Dupuis 

© OCÉANIDES

Un projet scientifique international

Étudier l’histoire maritime de l’humanité, de l’Antiquité à nos jours, c’est le défi relevé 

par Océanides. C’est l’aventure d’une équipe internationale de 260 chercheurs, issus de 40 pays de tous les continents ; ils présentent pour la première fois une lecture de l’histoire du monde surprenante : à partir des océans. En replaçant le fait maritime au cœur de l’histoire des civilisations, l’avenir de notre monde s’imagine sous un jour nouveau. En s’appuyant sur cette démonstration scientifique, Océanides entend favoriser le développement d’une approche commune de l’importance des espaces marins et contribuer à la construction d’une ambition maritime partagée.

 

A lire aussi : Présentation des travaux d'Océanides

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